Numance de gris

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Je fus de Toulouse vers les terres basques. Elles ne me déçurent pas.

Si la fois précédente j’avais connu la pluie et le brouillard, cette fois-ci il en fut autrement.

Après Salies de Béarn, joli bourg sur la Saleys, j’entrais sur les terres basques. Saint Palais, puis Saint Jean Pied de Porc.

La journée finissait et le soleil s’inclinait vers l’occident, m’offrant des lumières d’une beauté peu commune.

Que le Pays Basque est beau! Tout y participe. Que ce soit les verts pâturages, les maisons, le relief, tout, tout vient, en une harmonie parfaite, remuer vos émotions les plus cachées. Parfois je pense à l’Alsace, tant les maisons basques sont pimpantes, tout de blanc vêtues, égayées par leurs volets rouge ou verts. Et ces bouquets de géraniums aux fenêtres qui rendent plus coquettes ces demeures pyrénéennes.

Le lendemain fut aussi séduisant. Dès les premières heures, les lumières dessinaient des paysages, les mêmes que la veille, mais si différents. Des lambeaux de brouillard changeaient le relief. Un automne précoce parfois offrait ses ocres à mes yeux, délicatement éclairés par un soleil naissant.

La montée vers le col de Roncevaux fut un émerveillement permanent. Et le col de Roncevaux, de piètre intérêt devenait ce matin là un havre où je fis escale pour déguster un « cafe con leche » espagnol. Le premier. Que je sirotais face au soleil. On a connu des moments plus durs dans la vie.

La descente sur Pamplune et la route vers Arnedo sont de peu d’intérêt. Par contre, à partir d’Arnedo, on entre dans le vignoble de la Rioja. Quelle beauté! La terre rouge, les reliefs, les sculptures rouge également façonnées par le vent, dont on ne sait pas si elles sont de terre ou de pierre.

Puis je pris la route de Soria. Je voulais découvrir le site de Numance. Et je fus déçu. D’abord parce qu’il est clôturé, et qu’à l’heure où je suis passé il était fermé. Deux heures d’attente me parurent longues quand j’eus compris qu’il ne restait rien de l’ancienne Numance, construite en bois et en pisé. Une reconstitution, pour montrer, se substituait aux éventuelles traces, au souvenir. Un obélisque marque le lieu, et un spectacle de théâtre exploite le mythe. Il est vrai, et c’est ce qui m’intéressait, que Numance fut une épine dans le pied de Rome. Numance fut ce village gaulois et breton invincible qu’Uderzo et Goscinny nous ont peint. Cent ans ou presque Numance résista à l’Empire Romain. Tous les chefs de guerres échouèrent. Il fallut que le dernier Scipion, fils bâtard (ou adopté, je ne me souviens plus) vint. Par un siège total, il affama les habitants, qui préférèrent se laisser mourir de faim plutôt que de se rendre. C’est une ville fantôme qu’il détruisit. Piètre victoire. Quel exemple de résistance et de liberté..

Oui, la liberté est chère, mais elle ne souffre aucune discussion. Elle une et indivisible.

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Je m’en fus donc vers le sud-est, Almanzar, Medinaceli, vers Teruel. Mais bien avant Teruel, je m’engageais sur une route merveilleuse. De gorges en forêts, de lentes montées en descentes vertigineuses, sinuantes, elle me fit découvrir une contrée magnifique.

Le soleil s’avançait vers son crépuscule. La forte chaleur du jour lentement s’adoucissait. Une circulation presque inexistante. Dans le voisinage des source du Tage, ruisseau doux et calme, que je passais sur un pont si simple, alors qu’il est un des deux plus grands fleuve d’Espagne.

C’est peu après, alors que je commençais à comprendre qu’il y a des reliefs qui ne permettent pas de zone d’arrêt, que je m’arrêtais dans un terrain de camping vide, pour 10 euros la nuit.

Alors que la veille j’avais dîner dehors en bras de chemise, ce matin je découvris, en faisant démarrer Carmencita vers 9 heures, qu’il ne faisait que 5°C. Je compris mieux le froid que j’avais ressenti en sortant de sous la couette.

Dans la journée, je retrouve la chaleur, jusqu’à 32°C. Quel plaisir!!!

Et je partis sur les traces de don Quichotte dans la Mancha.

Je commençais par El Toboso, lieu de vie de la fameuse Dulcinée.

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J’y trouvais un café qui se nommait « Rossinante »,

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et j’y fus fort bien reçu par une jeune femme qui m’apporta le verre de vin blanc commandé, auquel elle avait joint une tapa de viande de porc mariné et un morceau de pain. Le tout pour….1.40 euros!!!!!!!!!!! (on peut voir les 60 centimes de monnaie dans la coupelle et au fond, Carmencita dans le rôle de Rossinante).

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Ayant achevé et le vin et la viande, je rapportais le verre et l’assiette à l’intérieur afin de remercier la jeune femme et lui poser une question un peu sotte: Est-ce qu’à El Toboso toutes les femmes s’appelaient Dulcinée. Un rire cristallin me répondit, avant que la réponse ne vienne : non, évidemment.

Dans le voisinage, un bourg s’appelle

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qui serait peut-être le village où aurait habité don Quichotte. Sa mémoire y est exploitée:

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Un autre Argamasilla existe, dont je parlerais plus tard.

L’après-midi commençait, et les Lagunas de Ruidera étaient proches.

 

C’est un ensemble d’étangs dont les rives encore sauvages sont peuplées d’une végétation qu’on ne trouve pas alentour. La partie sauvage est inaccessible à cause des plantes, que l’on n’ose pas piétinées. Plus loin, les rives sont clôturées, bétonnées, privatisée, exploitées à des fin touristiques, non gratuites.

J’avais imaginé m’arrêter là pour la nuit. C’était impossible, et le terrain de camping demandait 25 euros pour un emplacement pour Carmencita. Je repris la route et arrivais au gouffre de Montesinos. J’espérais m’attarder auprès de ce puits en pensant à don Quichotte qui y descend pour y retrouver Montesinos, mais aussi, Dulcinée, transformée en paysanne grossière et brutale par l’action d’un enchanteur. Dans ce passage de don Quichotte, on ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec Dante et sa descente aux enfers accompagné de Virgile, et à Ulysse visitant l’Hadès pendant son Odyssée. Hélas, comme à Numance, le lieu est fermé, et les horaires d’ouverture sont courts. Trois heures d’attente, en plein soleil, à des lieues du premier bar.

Finalement, c’est au bord d’un lac artificiel que je posais mes pénates.

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Par petites touches je progressais, découvrant la Mancha et les lieux qu’ont foulés les pieds imaginaires de don Quichotte.

Il y a donc deux Argamasilla, et l’un des deux serait le village où aurait habité don Quichotte. Le premier, dont j’ai déjà parlé, est proche de El Toboso, et la mémoire de don Quichotte y est exploitée. Le second, Argamasille de Calatrava, se situe sur la route qui joint Cordoue à Tolède, au sud de Ciudad Real. Beaucoup plus sympathique que le premier, plus vivant, il ne présente aucun signe, aucune trace de don Quichotte.

Pourtant, au début de la deuxième partie du livre, quand don Quichotte repart à l’aventure, Cervantes lui fait traverser la plaine de Montiel qui est située entre Argamasilla de Calatrava et El Toboso. Par contre si on fait partir don Quichotte d’Argamasilla de Alba, il faudrait que celui-ci commence par tourner le dos à sa destination pour se rendre dans la plaine de Montiel, et passer par les Lagunas de Ruidera, mais sans y passer, puisqu’il ne s’y rendra, d’après le livre, qu’après avoir été à El Toboso. La folie de don Quichotte n’explique pas tout. Il est possible, aussi, que Cervantes ne se soit pas préoccupé de ce genre de détails. Son histoire va bien au-delà du récit picaresque d’avant. La Renaissance est passé par là, apportant son humanisme, et une réflexion, une philosophie débarrassée de la pensée religieuse. Comme chez Rabelais, on trouve dans don Quichotte le plaisir de vivre, le bien manger, le bien boire, du vin surtout, et la liberté, la liberté d’être soi-même, la liberté de pensée, le plaisir du savoir, de la culture, l’intelligence, et, cerise sur le gâteau, la tolérance. Je prends pour preuve cette discussion où don Quichotte affirme que la bassine de coiffeur qu’il a récupérée est le heaume de Manbrino, alors que les autres confirment que ce n’est qu’une bassine. En conclusion, tous s’accordent pour dire que chacun peut voir ce qu’il veut dans cet objet.

Peut-être qu’en ce temps présent de montée de l’intolérance, de l’obscurantisme, d’une forme d’inquisition de la pensée unique, il serait bien de lire ou de relire Rabelais ou don Quichotte pour tenter de retrouver la joie et l’intelligence.

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Il est souvent difficile, en Espagne de circuler comme je le fais hors des sentiers battus et en dehors des périodes touristiques. On ne trouve rien pour se réapprovisionner en eau, et l’on est parfois obligé à des étapes très longues, trop longues, pour trouver un espace pour s’arrêter. Dans ces cas là, aucun terrain de camping ne se présente, ou alors, fermé. Mais cela n’empêche pas les beaux moments, les émotions. J’ai fait beaucoup de progrès en Espagnol, et cela me permet d’entrer en contact plus facilement avec les gens que je rencontre, quels qu’ils soient. Ainsi, je me suis amusé à El Toboso. Mais il y a toutes les fois où il suffit que je dise bonjour en arrivant dans un lieu pour qu’aussitôt les regards s’allument, et de commander avec la plus grande aisance « un cafe con leche, con la leche natural » pour que je sente une sympathie naître à mon endroit. Et bien souvent, certaines personnes présentes dans l’établissement viennent vers moi pour parler, du temps, de la saison, où échanger d’autres impressions. Je m’étonne de la facilité d’élocution avec laquelle je devise avec eux. C’est un plaisir immense, pour moi, ces rencontres, simples, faciles.

C’est ainsi qu’un jour, faisant halte vers 13heures pour un petit blanc, un des hommes présents m’interpelle et me propose de me montrer une maison. J’acquiesce et je le suis, pour découvrir un délire architectural et sculptural surchargé, sans mesure aucune et d’une très grande naïveté. Une accumulation de pierres, de bois et de métaux entrelacés, déformés, recomposés. Une espèce de Palais idéal du facteur Cheval, sans la naïveté enfantine ni la poésie, mais un délire sans barrière, sans complexe. Un don Quichotte de l’architecture. Plus loin il me fit visiter une cour remplie de sculptures composées à partir d’assemblage de matériaux divers, toutes représentant des êtres ou des animaux réels ou imaginaires, et toutes généreusement sexués. Puis nous pénétrâmes dans une cave à l’ambiance identique. Une table gardait les reliefs d’une réunion précédente : bouteilles de vin vides ou à demi vides, verres sales. Dans un coin une source naturelle écoulait son eau cristalline en un bassin de pierre fait maison. Deux fourches à quatre dents se prétendaient romaines.

Je repartis, moitié souriant, moitié incrédule face à ce délire extrême, mais sympathique. En repassant devant le bar, j’eus envie de m’arrêter de nouveau. Les hommes avaient déserté la terrasse, l’abandonnant à de jeunes femmes de tous styles: de la vamp au cheveux artificiellement blond mais pas vilaine, à l’intellectuelle à la chevelure léonine d’un châtain voluptueux portant des lunettes à larges montures comme un prêtre son encensoir. J’aurais volontiers discuter de Nietsche avec elle et de la métaphysique de la lunette sur le front baptismal.

Plus tard, m’attardant dans un café qui servait des « raciones », je fus merveilleusement bien servi par une serveuse d’à peine vingt ans aux fesse callipyges, au sourire radieux et au visage délicieusement joli. A ce genre de personne, on aimerait souhaiter toute une vie de bonheur.

Ailleurs, alors que j’abordais les Pyrénées, je surpris un groupe de rapaces planant si bas que je pouvais parfaitement les décrire. Au début, je crus que c’était des aigles. mais leur plumage gris, le fait qu’ils soient en groupe (30 à 50 individus) me firent changer d’avis. Leur vol lent et bas me permit de confirmer que c’était des vautours, car en vol, ils replient leur cou et paraissent comme des aigles. Quel ballet! Je m’arrêtais, sortis de la voiture. J’étais fasciné. Deux d’entre eux passèrent à 3 ou 4 mètres de moi, à hauteur de mon visage. Quelle émotion.

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